Depuis que le ministère de la Justice américain a été contraint de publier les dossiers Epstein par une loi votée au Congrès, des millions de courriels et documents liés à l’affaire sont consultables en ligne. Cette avalanche d’informations révèle de multiples liens entre de nombreux membres de la classe dominante américaine mais aussi française avec le pédocriminel. Pourtant, la presse française reste très en retrait de cette actualité, à l’image du Monde qui annonce, grave : “Le poison de l’affaire Epstein se répand avec la publication de nouvelles archives.” Ce serait donc la défiance populaire, le poison, et non Epstein et ses nombreux complices ? Ce que les dossiers Epstein, que nous avons consultés, prouvent notamment, c’est que des gens haut placés ont entretenu des liens étroits avec Epstein malgré sa criminalité sexuelle connue et documentée, puisque la première accusation date de 1996 et que sa condamnation à de la prison et son inscription sur le fichier des délinquants sexuels datent de 2008. Pourtant, dans les années 2010 et jusqu’à sa mort en prison en 2019, de nombreuses personnalités de la bourgeoisie ont continué à le fréquenter. Aux États-Unis bien sûr. Mais aussi en France. Article signé Politicoboy et Nicolas Framont.

Homme d’affaires, agent de renseignements et criminel sexuel, qui était vraiment Jeffrey Epstein ?
Jeffrey Epstein est né à Brooklyn en 1953 et mort à Manhattan en 2019, dans la cellule de la prison où il avait été placé en détention provisoire suite à son inculpation pour trafic de mineurs. À la tête d’un patrimoine estimé à plus de 500 millions de dollars, cette personnalité mondaine a fait fortune dans la finance, de manière opaque et vraisemblablement illégale, en arnaquant d’innombrables clients et amis via des pyramides de Ponzi et autres fraudes plus directes.
Après avoir renoncé à ses études supérieures, il se fait embaucher comme professeur de mathématiques dans la Dalton School de l’Upper East Side, école élitiste new-yorkaise, en mentant sur ses diplômes. De là, il parvient à se rapprocher d’Alan Greenberg, PDG de la banque d’affaires Bear Stearns, qui lui offre un poste d’assistant-trader. Epstein gravit les échelons à une vitesse fulgurante et devient associé de la banque après seulement cinq ans d’ancienneté, avant d’être licencié pour faute professionnelle grave.
Epstein a alors 26 ans et il devient conseiller financier. Il se rapproche de riches clients puis travaille pour Steven Hoffenberg et son fonds vautour Towers Financial Corporation, spécialisé dans les OPA hostiles (Une Offre Publique d’Achat est une tentative de rachat d’une entreprise contre l’avis de sa direction, en achetant directement ses actions auprès des actionnaires). Il aide Hoffenberg à mettre au point une gigantesque escroquerie fonctionnant comme une pyramide de Ponzi (Expression qui désigne une arnaque financière où l’argent des nouveaux investisseurs sert à payer les anciens, sans vraie activité rentable — jusqu’à ce que le système s’effondre). Plus de 500 millions de dollars sont volés lorsque la justice américaine met fin à la fraude. Epstein n’est pas inquiété. Il fonde alors sa propre société de gestion de patrimoine. Il se rapproche du milliardaire Leslie Wexner à partir de 1987, patron de la marque de lingerie Victoria Secret. En 1991, Wexner lui confie la gestion de toute sa fortune, un privilège incompréhensible qui aurait permis à Epstein d’arnaquer son ami à hauteur d’une centaine de millions de dollars.
Jeffrey Epstein à l’âge de 27 ans
Ce succès lui permet de s’offrir une villa à Palm Beach, un hôtel particulier à Manhattan, un jet privé (surnommé par la presse à scandale le “Lolita Express”), une île dans les Caraïbes et un appartement à Paris. Une opulence qui l’aide à se construire un véritable réseau d’influence au cœur des cercles élitistes américains et internationaux. Non seulement en effectuant des donations à diverses causes, institutions et politiciens, mais aussi en pratiquant de multiples renvois d’ascenseurs avec ses contacts.
Sa correspondance témoigne d’échanges fréquents avec des hommes politiques, grands patrons, professeurs d’université, chercheurs, artistes et hauts fonctionnaires. Epstein semblait jouer le rôle d’intermédiaire et de conseillers, mettant en relation divers membres de la classe dominante, comme nous le verrons. Il s’est ainsi mouillé dans de nombreuses affaires et tractations, dont le scandale des contrats iraniens sous l’administration Reagan ou la négociation des accords Abrahams entre Israël et les Émirats arabes unis pendant le premier mandat Trump, ou plus directement des deals entre Israël et la Côte d’Ivoire ou la Mongolie.
Epstein semble avoir ainsi joué le rôle d’agent secret ou d’informateur (“asset” en anglais) pour le Mossad. Le dossier Epstein montre qu’il avait hébergé à de multiples reprises un agent de renseignement israélien dans son appartement de New York et effectué des virements bancaires pour son compte. Epstein était clairement investi dans les affaires israéliennes et semblait partager des vues sionistes, avec un indéniable appétit pour la guerre. Proche de l’ancien premier ministre Ehud Barak, criminel de guerre notoire, il a notamment aidé Netanyahou à finaliser un deal d’exploitation de gaz entre Israël et l’Égypte via la banque d’affaires JPMorgan.
Les accusations de crimes sexuels portées contre Epstein suggèrent qu’il ne se contentait pas de mettre en relation les membres de la classe dominante américaine et internationale tout en abusant lui-même de nombreuses jeunes femmes, parfois mineures, mais fournissait également des victimes esclavigisées sexuellement à une partie de ses relations.
Des crimes sexuels de masse
Filthy rich, le documentaire Netflix de 2020, résume parfaitement l’ampleur des crimes de Jeffrey Epstein. Entre 2005 et 2007, l’enquête de la police de Palm Beach révèle l’existence d’un système pyramidal. Epstein recrute des lycéennes de la région dans des établissements défavorisés et leur propose 150 dollars contre un massage de 30 minutes. Trois filles défilent quotidiennement dans sa villa, certaines sont abusées sexuellement ou violées. D’autres sont recrutées comme rabatteuses. Les victimes se comptent par centaines, certaines sont âgées de 14 ans.
Malgré l’accumulation d’indices et de témoignages concordants, le procureur de Floride choque les enquêteurs en décidant de soumettre l’inculpation d’Epstein à un jury, qui est privé d’une partie du dossier. Epstein est inculpé pour sollicitation de prostitution. Face au scandale, le FBI se saisit de l’enquête. Une fois de plus, Epstein est sauvé par ses relations. Ses avocats, dont le professeur à Harvard Alan Dershowitz (ancien avocat d’OJ Simpson), négocient un accord secret avec le procureur général des États-Unis, Alex Acosta (qui sera plus tard ministre du Travail de Trump). Epstein plaide coupable d’avoir payé une prostituée mineure et écope de 18 mois de prison. En violation de la loi fédérale, le deal est tenu secret. Il prévoit l’abandon de toutes poursuites liées à des crimes similaires, y compris pour les complices potentiels. Epstein n’effectue que 14 mois de prison dans des conditions inhabituellement favorables (il est autorisé à quitter la prison pour le travail, y compris pour se rendre à New York et sur son île en jet privé).
Epstein aurait recruté des détectives pour harceler les témoins à leur domicile et les intimider. Certaines disent avoir reçu de multiples menaces de mort et on dû déménager et changer de nom. D’autres auraient perdu leur travail suite aux pressions exercées sur leurs employeurs.
Pourtant, certaines victimes continuent de se battre, pendant que le travail d’une journaliste du Miami Herald documente l’ampleur des crimes. En 2018, un juge rend un verdict qualifiant de nul l’accord passé entre Epstein et le ministère de la Justice, pour illégalité de procédure. Le FBI ouvre de nouveau l’enquête puis inculpe Epstein en 2019 pour trafic de mineurs.
Les témoignages et accusations révèlent qu’Epstein se procurait des jeunes filles par divers canaux. Il participait à des jurys de concours de beauté, parfois privés, y compris dans la villa de Donald Trump (Mar-a-lago, à Palm Beach). Sa compagne, Ghislaine Maxwell (qui purge une peine de prison pour trafic de mineures depuis 2021, tout en bénéficiant elle aussi de conditions de détention exceptionnellement favorables), rabattait des filles rencontrées dans des boîtes de nuit new-yorkaises. Epstein promettait à ses victimes une aide financière, les hébergeait parfois dans un immeuble de la ville ou payait leurs études pour maintenir son emprise. Puis il les emmenait en voyage, y compris dans son avion privé et sur son île, où les filles devaient lui procurer des massages et auraient été fréquemment abusées ou violées par Epstein et ses invités. Le FBI a identifié un millier de jeunes victimes, américaines et étrangères, dont certaines âgées de seulement 13 et 14 ans.
Epstein est mort en prison quatre semaines après son inculpation, dans des circonstances douteuses. Le procès n’a jamais eu lieu, mais le dossier d’enquête du FBI est conservé dans les archives du ministère de la Justice. Le Congrès a récemment voté une loi obligeant ce dernier à publier la totalité des éléments rassemblés par les enquêteurs (correspondances d’Epstein, témoignages recueillis par les enquêteurs, procès-verbaux, documents saisis lors des perquisitions, etc.). Ce sont les fameux “Epstein files”. En théorie, le ministère de la Justice doit au préalable “éditer” les documents pour supprimer tout élément pouvant conduire à l’identification des victimes, ce qui prend du temps. Un premier volet de documents a ainsi été rendu public en décembre, et un second fin janvier. Avant cela, la presse avait publié des milliers d’emails d’Epstein et des élus démocrates membres d’une commission d’enquête avaient également déclassifié certains éléments du dossier.
L’affaire Epstein : un carburant du complotisme ?
Contrairement à ce que soutenaient de nombreux membres de l’administration Trump, Epstein n’a pas agi seul. Le FBI avait identifié au moins dix complices, dont sa compagne Ghislaine Maxwell, son ami Jean-Luc Brunel (retrouvé mort en 2022 dans sa cellule de prison en France, suicidé selon les autorités) et son ancien protecteur Leslie Wexner. Les autres noms ont été masqués par le ministère de la Justice américain.
On sait également que depuis 1996, le FBI avait connaissance du témoignage d’une victime affirmant que Epstein avait volé des photos nues de sa sœur âgée de 12 ans et les avait revendues à des contacts. Il existe donc bien des complices et des clients. Du reste, les éléments récemment publiés suggèrent également qu’Epstein fournissait des jeunes femmes à certains proches, dont le prince Andrew et un autre ami.
« Best Friends Forever », statue créée en 2025 par des activistes à Washington pour exposer la relation entre Trump et Epstein
De nombreux noms sont éclaboussés par le dossier Epstein : les géants de la Tech Peter Thiel, Elon Musk, Bill Gates, Larry Page et Reid Hoffman. Le sultan Bin Sulayem. L’ancien Premier ministre israélien Ehud Barak. Bill Clinton et Donald Trump. Des ministres français. Des scientifiques et universitaires de renom (Stephen Hawking, Steven Pinker, Noam Chomsky…), des artistes (Woody Allen, Mick Jagger, Michael Jackson…). Et, plus significatif politiquement, l’éminence grise du mouvement pro-Trump Steven Bannon, avec qui Epstein entretenait des liens particulièrement étroits.
La manière dont ont été publiés les dossiers n’aide pas à calmer les complotistes. De nombreux éléments ont été noircis pour masquer des informations compromettantes, non pas pour protéger les victimes (souvent inutilement exposées, en violation de la loi votée au Congrès) mais les bénéficiaires et collaborateurs d’Epstein (on le sait, car certains documents avaient été noircis manuellement et pouvaient encore être lus en copiant/collant le texte noirci dans un autre document). Si on ajoute les circonstances suspectes de sa mort, le fait que le ministère de la Justice ait diffusé une vidéo de surveillance de sa prison après l’avoir éditée et les multiples revirements de l’administration Trump au sujet du dossier, difficile d’en vouloir à ceux qui veulent y voir plus qu’un simple aperçu du fonctionnement violent, parasitaire et interdépendant des élites dirigeantes.